Reine Mère

26.09.2008 | Reine Mère


Fugue de mort       
Lait noir de l’aube nous le buvons le soir
le buvons à midi et le matin nous le buvons la nuit
nous buvons et buvons
nous creusons dans le ciel une tombe où l’on n’est pas
serré
Un homme habite la maison il joue avec les serpents il
écrit
il écrit quand il va faire noir en Allemagne Margarete tes
cheveux d’or
écrit ces mots s’avance sur le seuil et les étoiles tressaillent
il siffle ses grands chiens
il siffle il fait sortir ses juifs et creuser dans la terre une
tombe
il nous commande allons jouez pour qu’on danse

Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit
te buvons le matin puis à midi nous te buvons le soir
nous buvons et buvons
Un homme habite la maison il joue avec les serpents il
écrit
il écrit quand il va faire noir en Allemagne Margarete tes
cheveux d’or
Tes cheveux cendre Sulamith nous creusons dans le ciel
une tombe où l’on n’est pas
serré
Il crie enfoncez plus vos bêches dans la terre vous autres
et vous chantez jouez
il attrape le fer à sa ceinture il le brandit ses yeux sont
bleus
enfoncez plus les bêches vous autres et vous jouez encore
pour qu’on danse

Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit
te buvons à midi et le matin nous te buvons le soir
nous buvons et buvons
un homme habite la maison Margarete tes cheveux d’or
tes cheveux cendre Sulamith il joue avec les serpents


Il crie jouez plus douce la mort la mort est un maître
d’Allemagne
il crie plus sombre les archets et votre fumée montera
vers le ciel
vous aurez une tombe alors dans les nuages où l’on n’est
pas serré

Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit
te buvons à midi la mort est un maître d’Allemagne
nous te buvons le soir et le matin nous buvons et buvons
la mort est un maître d’Allemagne son œil est bleu
il vise tire sur toi une balle de plomb il ne te manque pas
un homme habite la maison Margarete tes cheveux
d’or
il lance ses grands chiens sur nous il nous offre une
tombe dans le ciel
il joue avec les serpents et rêve la mort est un maître
d’Allemagne

tes cheveux d’or Margarete
tes cheveux cendre Sulamith


Paul Celan, traduction Jean-Pierre Lefebvre
© Editions GALLIMARD, 1998, pour la traduction française
Collection « Poésie Gallimard »

Les décalages sont ceux de l’éditeur.

15:56 Publié dans Huile | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : couleurs, paris match